Chapitre 10 - La Maison de la Corruption

Le matin se lève sur Vallaki, gris et lourd comme tous les autres. Les quatre aventuriers quittent l'Auberge de l'Eau Bleue avec une mission en tête : trouver la maison où règne la corruption, celle que Madame Eva avait évoquée dans son tirage.

Leurs pas les mènent d'abord vers la Grand Place.

Ce qu'ils y découvrent leur glace le sang.

Henrik van der Voort, le fabricant de cercueils, pend à une potence. Son corps oscille doucement dans la brise matinale, et Marcus pourrait jurer que le cadavre tourne la tête pour les suivre du regard. Un rictus mauvais semble s'être figé sur ses traits — comme un reproche silencieux adressé à ceux qui l'ont dénoncé.

Autour de la potence, des hommes, des femmes et même des enfants sont exposés au pilori. Affamés. Épuisés. Trempés par la rosée nocturne. Leurs visages sont hagards, leurs yeux vides. Certains gémissent faiblement. D'autres ont abandonné tout espoir et fixent le sol sans le voir.

Le crime de ces malheureux ? Avoir oublié de sourire. Avoir murmuré que tout n'allait pas si bien.

« On ne peut rien faire pour eux », murmure Marcus, la gorge serrée. « Pas maintenant. On a déjà trop de problèmes avec le Baron. »

Korven serre les poings mais acquiesce. Ils passent leur chemin, évitant les regards accusateurs des prisonniers.

La maison Wachter se dresse à l'écart de la place centrale, dans un quartier plus cossu de Vallaki. Mais même ici, la décrépitude a pris ses quartiers.

La demeure semble se dégoûter elle-même. Un toit affaissé pèse lourdement sur des pignons ridés. Les murs recouverts de mousse vacillent et gondolent sous le poids de la végétation envahissante. En observant la sombre posture de l'édifice, les aventuriers entendent la structure grincer — comme si la maison soupirait de lassitude.

« Il y a du monde à l'intérieur », observe Gilda en scrutant les fenêtres. « Au moins quatre personnes à l'arrière. »

« Et quelqu'un nous observe depuis le premier étage », ajoute Cassius.

Ils font le tour de la propriété. Un petit jardin potager s'étend sur le côté — mais les plantes ont du mal à pousser. Le sol est dur, aride malgré l'hiver humide de Barovie. Rien ne semble vouloir prospérer ici.

Marcus remarque une porte de service sur le côté et une autre à l'arrière, près d'une remise dont la porte est inclinée vers le sol — l'entrée d'une cave, sans doute.

« On frappe ? » demande Korven.

Ils se présentent à l'entrée principale. Une domestique vêtue entièrement de noir leur ouvre. Son visage est tiré, fatigué, comme si le sommeil l'avait abandonnée depuis des semaines.

« Bonjour. Comment puis-je vous aider ? »

« Nous souhaiterions parler à Madame Wachter », dit Marcus. « Si c'est possible. »

La servante les jauge un instant, puis hoche la tête.

« Suivez-moi. »

Elle les conduit dans une grande salle à manger. Une table massive s'étend sur toute la longueur de la pièce, surmontée d'un lustre de cristal impérieux. L'argenterie est ternie, les plats ébréchés, mais l'ensemble conserve une élégance fanée. Huit chaises au dos orné de bois sculptés entourent la table. Des fenêtres cintrées aux carreaux de verre enchâssées dans une armature de fer donnent sur un petit domaine noyé dans la brume.

Et au bout de la table, Lady Fiona Wachter les attend.

C'est une femme d'âge moyen, au regard perçant et au sourire calculateur. Elle porte une robe sombre, austère, qui contraste avec les bijoux discrets à son cou et ses doigts.

« Votre arrivée a fait grand bruit », dit-elle sans préambule. « Je me demandais quand vous viendriez. Asseyez-vous. »

Ils prennent place autour de la table. La servante disparaît.

« Puis-je savoir pourquoi vous êtes ici ? »

Marcus choisit ses mots avec soin. « On nous a dit que vous aviez quelques... différends avec le Baron. »

Le sourire de Lady Wachter s'élargit.

« Différends. C'est un mot faible. Vargas Vallakovich est un imbécile qui se bat contre le Comte de ce royaume. Il se bat en vain. Il devrait laisser le Seigneur Strahd diriger comme il le souhaite. Ce serait mieux pour le peuple. »

Korven fronce les sourcils. « Le Seigneur Strahd ? »

« Dans ma demeure, vous l'appellerez ainsi », dit-elle froidement. « Je compte me débarrasser du Baron et prendre sa suite. Je servirai le Seigneur Strahd avec grand plaisir. »

« Nous sommes juste de passage », intervient Gilda. « On ne connaît pas grand-chose à la politique locale. »

« Alors laissez-moi vous éclairer. » Lady Wachter se penche en avant. « Le Baron est convaincu qu'en poussant les gens à être heureux, un jour, le village entier quittera la Barovie. Il se dit que Vallaki pourrait transplaner, partir ailleurs, car ce serait le seul endroit où il ferait bon vivre. Et la Barovie elle-même l'expulserait. C'est son grand dessein. »

« C'est... intéressant », dit Cassius prudemment.

« Ce ne sont que des mythes et légendes. Des fadaises. » Elle fait un geste dédaigneux. « Mais vous pourriez m'aider à nous débarrasser de cet idiot. »

« Comment ? »

« Mes fils vous ont vus passer beaucoup de temps avec Ireena à l'auberge. Vous pourriez faire d'une pierre deux coups en nous débarrassant du bras droit du Baron. »

« Izek Strazni », dit Marcus.

Lady Wachter sourit. « Vous le connaissez déjà. Parfait. Il est obsédé par Ireena — il demande à l'un de nos artisans de créer des poupées à son effigie. En nous débarrassant de lui, vous mettriez Ireena en sécurité et vous me laisseriez la voie libre pour remplacer ce cher Baron. »

« Et le fils du Baron ? » demande Korven.

« Victor ? Il ne m'intéresse pas. Ce n'est qu'un gamin. » Son expression se durcit légèrement. « J'ai essayé de marier ma fille avec lui. Et cet idiot a fait l'affront de la repousser. Maintenant, ma fille est enfermée dans ses appartements et n'en sort plus. C'est une famille détestable. Et comme toutes les familles détestables... »

Elle laisse la phrase en suspens, mais son sourire en dit long.

« Nous allons sans doute devoir trancher quelques gorges. »

Gilda intervient. « Vous avez la même vision des choses que le Baron — régler les problèmes par la violence et les menaces. »

Lady Wachter la fixe avec amusement. « Croyez-vous que le Seigneur Strahd soit le plus grand des pacifistes ? »

« On ne connaît pas beaucoup Strahd », admet Marcus. « Ça ne fait pas longtemps qu'on est en Barovie. »

« Le Seigneur Strahd”, corrige Lady Wachter. « Ça va venir. Ne vous inquiétez pas. » Elle se lève. « Avons-nous un accord ? Vous vous occupez d'Izek ? »

Marcus échange un regard avec les autres.

« On peut réfléchir. On va regarder un peu. Ce ne sera peut-être pas notre priorité. »

« Je crois que vous n'avez pas le choix », dit Lady Wachter. « Mais peu importe. À demain, peut-être. Et n'oubliez pas — tout va bien ici. »

Son sourire est glacial.

« J'espère que vous êtes suffisamment intelligents pour ne pas y croire. »

Alors qu'ils se dirigent vers la sortie, Cassius s'arrête brusquement.

« Vous entendez ça ? »

Les autres tendent l'oreille. Effectivement — un son étouffé, comme une litanie. Des voix masculines qui psalmodient les mêmes mots, encore et encore.

« Ça vient d'en bas », murmure Cassius.

Gilda, de son côté, perçoit autre chose. Un bruit de pas lourds à l'étage. Quelque chose de massif qui se déplace. Des griffes qui raclent le plancher.

« Il y a un animal énorme là-haut », dit-elle. « Un très gros chien. Ou un loup. »

Ils retournent voir Lady Wachter.

« En partant, nous avons entendu des bruits étranges », dit Cassius. « Comme une bête à l'étage. Vous avez une invasion quelconque ? On peut dératiser, si vous voulez. »

Lady Wachter le regarde avec condescendance.

« Des gros chats. J'ai des chats. »

« Ça faisait des bruits vraiment lourds pour des chats... »

« Vous entendez ce que vous voulez. Si j'ai besoin d'aide, je demanderai à quelqu'un en qui j'ai confiance. » Son regard se durcit. « Les rumeurs disent que vous avez déjà entièrement fouillé la maison du Bourgmestre. Envisagez-vous de faire toutes les maisons du village ? Je suis bien informée. »

Ils battent en retraite.

Dehors, ils se regroupent près de la remise qu'ils avaient repérée plus tôt. La porte inclinée mène clairement à une cave.

« Les psalmodies venaient de là », dit Cassius. « J'en suis certain. »

« C'est fermé », constate Korven en examinant la serrure.

Ils n'ont pas d'outils de crochetage. Mais ils ont un barbare.

« Je vais faire diversion », dit Cassius. « Gilda, accompagne-moi. On retourne parler à Lady Wachter. Korven, Marcus — occupez-vous de cette porte. Discrètement. »

Pendant que Cassius et Gilda retournent importuner leur hôtesse avec des questions sur ses « chats », Korven prend son élan.

Un coup d'épaule. La serrure cède avec un craquement sec, mais sans faire trop de bruit. La porte s'ouvre sur un escalier qui s'enfonce dans les ténèbres.

Les psalmodies sont plus distinctes maintenant. Des voix d'hommes qui récitent une litanie lugubre.

Cassius et Gilda les rejoignent.

« Elle nous a mis dehors », dit Gilda. « Elle n'est pas contente. »

« Tant pis. » Marcus regarde l'escalier. « On descend ? »

Ils s'engagent dans les ténèbres.

L'escalier de pierre descend sous les fondations de la maison, puis tourne vers la gauche. L'air devient froid, humide. L'odeur de terre et de moisissure emplit leurs narines.

Ils débouchent dans une cave aux murs de pierre brute. Deux volées de marches descendent plus loin, protégées par des rambardes de bois. Des traces de pas dans la terre battue vont d'un escalier à l'autre. D'autres traces mènent vers le mur ouest — vers ce qui semble être un passage dissimulé.

Quatre lits de camp bien faits sont alignés contre le mur sud. Des quartiers pour des serviteurs. Ou des gardes.

« Quelqu'un vit ici », murmure Korven.

C'est alors qu'ils entendent les grattements.

Sous leurs pieds. Dans la terre.

Une main osseuse jaillit du sol. Puis une autre. Des squelettes émergent de la terre battue, leurs orbites vides fixées sur les intrus.

« En position ! » crie Marcus.

Korven entre en rage. Son épée décrit un arc mortel et fracasse le premier squelette, l'ébranlant mais ne le détruisant pas. Marcus frappe avec son bâton — mais son coup glisse sur les os et son arme lui échappe des mains, tombant au sol.

Gilda lève sa main, invoquant le pouvoir de Moradin.

« Par la lumière du Forgeron, FUYEZ ! »

Une vague de lumière dorée déferle sur les morts-vivants. Quatre d'entre eux reculent, terrifiés par la puissance divine. Mais deux résistent, leurs mâchoires claquant de rage.

Cassius lance ses projectiles magiques — trois traits de lumière qui pulvérisent le squelette affaibli par Korven. Puis il en détruit un autre de la même façon.

Le combat est bref mais intense. Un squelette parvient à griffer Gilda, lui arrachant un cri de douleur. Mais entre la rage de Korven, les poings de Marcus et la magie de Cassius, les morts-vivants sont réduits en poussière.

« C'étaient des habitants de Vallaki », observe Marcus en examinant les restes. Les vêtements en lambeaux sont identiques à ceux qu'ils ont vus sur la Grand Place. « Des gens ordinaires, transformés en gardes morts-vivants. »

« Charmant », grommelle Korven.

Mais le combat n'est pas terminé.

Une porte secrète s'ouvre dans le mur ouest. Quatre silhouettes en robes noires à capuchon se précipitent dans la cave — deux hommes et deux femmes. Un jeune homme au visage d'ange. Un mastodonte chauve. Une petite femme d'âge moyen. Et une autre femme, plus jeune, au regard troublant.

Des cultistes.

L'un d'eux tend la main vers Gilda. Une énergie noire jaillit de ses doigts et frappe la naine en pleine poitrine. Elle sent la vie s'échapper d'elle — un sort de nécromancie qui draine son essence vitale.

Un autre cultiste fait de même sur Korven. Le barbare rugit de douleur alors que l'énergie nécrotique mord sa chair.

Mais les aventuriers contre-attaquent.

Gilda, malgré sa blessure, se soigne d'un mot de guérison puis abat son marteau sur le cultiste devant elle. Le coup l'ébranle mais ne le tue pas. Cassius enchaîne avec ses projectiles magiques — le cultiste s'effondre, mort.

Korven charge le mastodonte chauve, son épée traçant des sillons sanglants. Marcus distribue une rafale de coups de poing, chaque impact faisant craquer les os.

L'un des cultistes tente de fuir. Gilda ne lui en laisse pas l'occasion — son marteau s'abat sur son crâne avec un craquement définitif.

Le dernier cultiste, le jeune homme au visage d'ange, recule contre le mur. Il lève ses mains en signe de reddition, mais ses yeux brûlent encore de fanatisme.

« Gloire à Strahd », souffle-t-il. « Dame Fiona nous sauvera tous. »

Puis Cassius l'achève d'un trait de flammes.

Le silence retombe sur la cave. Les quatre aventuriers, haletants, examinent les lieux.

Derrière la porte secrète, ils découvrent une salle au plafond haut, éclairée par des bougies aux flammes vacillantes fichées dans des bougeoirs de fer. La lumière projette des ombres dansantes sur les murs de pierre.

Et au sol, dessiné à la craie noire, un grand pentagramme.

Une chaise de bois est posée à chacune de ses cinq pointes. Sur quatre des cinq chaises, les affaires des cultistes qu'ils viennent de détruire — robes de rechange, objets personnels, provisions.

« Un temple », murmure Cassius. « Un temple dédié à Strahd. Sous la maison de Lady Wachter. »

« Elle nous a menti », dit Gilda. « Les bruits qu'on entendait, ce n'étaient pas des chats. C'étaient ses cultistes qui priaient. »

« Et les gros bruits à l'étage ? » demande Korven.

Personne n'a de réponse. Mais tous pensent la même chose : cette maison cache encore des secrets. Des secrets plus sombres que des cultistes en robes noires.