Chapitre 13 - Le Magicien des Vins

L'homme à l'orée du bosquet les regarde s'approcher.

Il porte un manteau sombre à capuche, trempé par la bruine qui n'a cessé de tomber depuis l'aube. Derrière lui, d'autres silhouettes émergent des arbres — des hommes, des femmes, tous vêtus de la même manière, tous avec ce même regard méfiant qui s'adoucit à mesure qu'ils détaillent le groupe.

Et surtout, Gilda dans les bras de Korven.

« Attention », dit l'homme. « L'exploitation viticole est dangereuse en ce moment. On s'en est fait chasser. Votre amie est blessée ? »

Korven hoche la tête, la mâchoire serrée.

L'homme observe la naine inconsciente, puis revient aux autres. Son visage est marqué par la fatigue, mais quelque chose dans ses yeux — une lueur châtaigne, presque orangee — trahit une vivacité que la brume de Barovie n'a pas encore éteinte.

« Écoutez », dit-il. « D'habitude, on vous aurait accueillis dans l'exploitation. C'est notre exploitation, c'est nous qui en sommes les gérants, c'est nous qui faisons le vin. Mais nous en avons été chassés. Nous logeons depuis dans le bosquet, en face. Suivez-nous. On lui trouvera une couchette et on regardera si on peut la soigner. »

Ils suivent.

Le bosquet s'ouvre sur un campement de fortune aménagé entre les troncs. Des bâches tendues entre les branches forment des abris précaires. Un feu couve au centre, entouré de pierres noircies. Des gens — une vingtaine peut-être — s'affairent en silence, portent de l'eau, préparent de la nourriture, surveillent les environs avec des yeux qui ne se reposent jamais.

Et partout, des corbeaux.

Ils sont perchés sur chaque branche, sur chaque piquet, sur chaque abri. Ils ne croassent pas. Ils observent. Leurs petits yeux noirs suivent les aventuriers sans ciller, comme s'ils prenaient note de chaque geste, de chaque parole.

Korven dépose Gilda sur une couchette de fortune. Deux femmes apparaissent — venues d'où, il ne saurait le dire, elles étaient simplement là soudain — et commencent à dévêtir la naine, à nettoyer ses plaies. Leurs mains luisent d'une lumière douce, discrète, mais indubitable.

De la magie.

Gilda ouvre les yeux.

Elle se redresse d'un coup, la main cherchant son marteau, mais une des femmes la retient doucement.

« Tout va bien. Vous êtes en sécurité. »

La naine regarde autour d'elle — le campement, les visages inconnus, les corbeaux. Puis Korven, Marcus, Cassius, debout au pied de sa couchette.

« Vous auriez pu me soigner avec ma potion de soins », dit-elle. « J'en ai une sur moi. »

Korven la fixe.

« Je n'ai pas osé te fouiller. »

« Bon », dit Gilda. « Tu m'as portée quand même. C'est déjà très bien. »

Elle se lève, teste ses jambes, trouve son équilibre. Ses blessures sont refermées. Ses forces sont revenues. Quoi que ces femmes aient fait, c'est plus efficace que n'importe quelle potion.

L'homme au manteau sombre s'approche. Il s'assoit sur une souche en face d'eux, et son regard devient grave.

« L'exploitation viticole a toujours été la cible du mal qui sévit en Barovie », dit-il. « Pendant longtemps, Strahd était fourni en vin et nous laissait tranquilles. Mais ça fait plusieurs années que nous ne sommes plus d'accord avec ces méthodes. Nous ne le fournissons plus. »

Une pause. Les corbeaux s'agitent brièvement, puis se calment.

« Et du coup, plusieurs de ses sbires nous ont attaqués. On est attaqués par des épouvantails, envoyés sans doute par une sorcière. On est attaqués par un groupe de druides maléfiques. Et ce sont eux qui ont réussi à nous déloger la dernière fois et à interrompre la production de vin et la pousse des vignes. »

« Des druides », répète Cassius, pensif.

« Ils attaquent tout le temps. Pour le moment, ils ont pris possession des lieux. Il y a plusieurs druides à l'intérieur. Ils sont nombreux à venir du sud. Ils ont régulièrement du renfort. »

L'homme se penche en avant.

« Il faut les déloger. S'il vous plaît, aidez-nous à les déloger. Pour qu'on puisse vous aider plus, il faudra les déloger. Mais il faudra aussi régler le problème directement chez eux, à la source, pour ne pas qu'ils attaquent de nouveau. »

Gilda échange un regard avec ses compagnons.

« Et les corbeaux ? » demande-t-elle. « J'ai l'impression d'être observée. »

L'homme sourit — le premier sourire qu'ils voient depuis leur arrivée.

« Les corbeaux sont vos amis. Il faut les aimer aussi. »

Puis son visage redevient sérieux.

« Écoutez, ce que je vous propose : faites quelque chose pour moi, je vous en dirai plus. Permettez-nous de retrouver notre maison. Nos appartements. Permettez-nous de continuer à approvisionner Barovie en vin. D'habitude, on fournit toute la Barovie en vin gratuitement, parce qu'on sait que c'est une des rares choses qui amène un peu de joie et de bonheur. Notre vin est de très bonne qualité — sans parler de l'enivrement, mais ça apporte un plus aux gens. »

Korven hoche la tête.

« On va vous aider. »

« On aurait besoin de se reposer d'abord », intervient Marcus. « On s'est bagarrés et on est tous un peu usés. On aurait besoin de faire un gros repos. »

L'homme acquiesce.

« Comptez sur nous pour le gîte et le couvert. On protégera les lieux, vous pouvez dormir tranquillement. Et nous avons également à manger. »

Ils s'installent pour la nuit. Le campement se referme autour d'eux, protecteur malgré sa précarité. Les corbeaux veillent depuis les branches. Les habitants du bosquet font des rondes, silencieux et efficaces.

Pour la première fois depuis longtemps, les quatre aventuriers dorment sans peur.

Le jour se lève gris, comme toujours en Barovie, mais quelque chose est différent.

L'odeur.

Une odeur de nourriture chaude flotte dans l'air. Un ragoût mijote sur le feu. Du fromage, de la viande séchée, du pain frais. Et des bouteilles de vin, ouvertes, qui attendent.

Ils se joignent aux habitants du bosquet autour du feu. Les assiettes tournent, les verres se remplissent. C'est plus convivial que tout ce qu'ils ont connu depuis leur arrivée — en dehors des Vistanis, peut-être. Ces gens sont soudés. Ce n'est pas le bonheur — pas ici, pas en Barovie — mais c'est quelque chose qui y ressemble.

Et alors que le jour se lève vraiment, entre les frondaisons, ils voient les vignes.

Elles sont belles.

Contrairement au reste de la végétation de Barovie — les potagers stériles, les forêts malades, les champs abandonnés — les vignes semblent en bonne santé. Elles commencent à flétrir, oui, mais elles portent encore des grappes. Elles produisent. Elles vivent.

C'est étonnant. C'est presque beau.

Un jeune homme s'assoit à côté de Korven.

« La dernière attaque provenait d'un clan de druides maléfiques », dit-il. « Ce sont des druides qui sont actuellement dans notre exploitation. On a peur qu'ils détruisent nos installations et qu'on ne puisse pas produire de vin. Il faut essayer de régler le problème rapidement. »

« Vous n'y avez pas un passage secret pour arriver au manoir ? » demande Cassius.

« Il n'y a pas de passage secret, c'est vraiment une exploitation. Je vous conseille de nettoyer salle par salle et... essayez d'y aller discrètement. »

« Parmi vous, il n'y a pas de combattants ? »

« On n'est pas aussi expérimentés que vous, on est plus faibles et moins instruits que vous dans les arts du combat. »

Puis le jeune homme ajoute, comme si ça lui revenait soudain :

« Je crois que plusieurs d'entre eux ont des bâtons bizarres. J'en ai vu un faire des choses, son bâton s'est illuminé. Et sont sorties de terre ces espèces de brindilles, ces espèces d'humanoïdes buissons, lents. C'est peut-être leur bâton qui leur confère ces alliés surnaturels. »

Il fait une pause.

« Si vous avez des sorts de feu, je pense que ça sera pratique. »


Ils partent vers l'exploitation.

La bâtisse se découpe dans la brume du matin. Une ancienne construction à un étage, solide, construite pour durer. Du lierre épais recouvre tous les murs. Un grillage de fer longe les sous-faces. Un quai de chargement ouvert au rez-de-chaussée. Une écurie de bois plus récente est accolée au flanc est. À l'ouest, un puits croulant et une remise de bois.

Marcus s'arrête brusquement.

Il a vu quelque chose. Non — il a vu beaucoup de choses.

« Il y a un problème », dit-il à voix basse.

Ils suivent son regard.

Entre eux et le bosquet d'où ils viennent, des silhouettes se déplacent dans les vignes. Pas des hommes. Des choses — des amas de brindilles et de ronces, vaguement humanoïdes, qui se faufilent entre les rangées avec une lenteur délibérée.

Marcus les compte. Plus de dix. Plus de quinze. Plus de vingt. Plus de vingt-cinq.

Ils les encerclent.

« Il y a pas mal de monde qui arrive », dit-il. « Il faut qu'on rentre. »

Korven ne discute pas. Il se précipite vers la porte la plus proche — celle de l'ouest, celle de l'atelier du tonnelier — et l'ouvre d'un coup d'épaule.

« Suivez-moi ! »

Ils s'engouffrent à l'intérieur. Gilda ferme la porte derrière eux et commence immédiatement à la barricader. Des bandes de fer, des lattes de bois, des établis — tout ce qui peut servir.

Les coups commencent à pleuvoir contre la porte. Un martellement sourd, régulier, comme une pulsation.

« Ça ne tiendra pas éternellement », dit Cassius.

Korven ouvre la porte intérieure. Une réserve de tonneaux. Des rangées de fûts neufs. Un escalier de pierre en colimaçon dans le coin sud-ouest. Et d'autres portes.

« On nettoie le rez-de-chaussée ? » demande Gilda.

« Oui », dit Marcus. « Parce que s'il faut se barrer, c'est mieux si on n'est pas en hauteur. »

Ils ouvrent une porte.

La riche odeur du vin qui fermente emplit l'espace. Une vaste salle à un étage, dominée par quatre énormes cuves de bois — deux mètres quarante de diamètre, trois mètres soixante de haut. Un escalier de bois monte vers un balcon longeant le mur sud. Des fenêtres ornent le mur au niveau du balcon. Sous le balcon, des tonneaux vides avec « Magicien des Vins » pyrogravé sur leurs flancs.

Et là-haut, sur le balcon —

Une silhouette.

Elle porte une tenue composée de diverses peaux animales. Une coiffe ornée de cornes de chèvre. De longs cheveux emmêlés. Elle est penchée sur l'un des énormes tonneaux, versant un liquide épais d'une flasque — un sirop sombre qui s'écoule lentement.

Elle empoisonne le vin.

Et sous l'escalier, quelque chose bouge. Une petite créature faite de brindilles et de ronces — un buisson vivant — qui sort de sa cachette et disparaît sous l'une des cuves.

« Elle ne nous a pas vus », souffle Marcus.

Korven n'attend pas. Il ne demande pas s'ils sont prêts. Il prend l'escalier.

Ils montent tous. Le bois grince sous leurs pas, mais la druidesse est absorbée par sa tâche. Elle ne se retourne pas.

Jusqu'à ce qu'ils arrivent à l'étage.

Une porte entrouverte. Un bureau, une chaise, une haute armoire de bois. Un étrange engin qui occupe la majorité de l'extrémité nord de la pièce — une presse d'imprimerie, reconnaît Gilda. Trois créatures occupent cette pièce.

L'une ressemble à une humaine, mais elle est tellement maculée de pierres et de boue qu'il est difficile de le certifier. De nombreuses brindilles sont plantées dans ses cheveux. Son visage est caché derrière un voile de mousse. Elle fouille le contenu de l'armoire et jette par terre sans ménagement ce qu'elle y trouve.

Derrière elle, deux créatures entièrement faites de lierre mort patientent.

Elles se retournent.

Korven frappe le premier.

Son épée s'abat sur la première créature de lierre avec une force qui la pulvérise. Elle tombe en miettes. La seconde n'a pas le temps de réagir — Gilda lance une flamme sacrée qui la consume partiellement. Le feu ne l'éteint pas, mais elle souffre.

La druidesse se retourne. Elle lève les mains. Une incantation commence à se former sur ses lèvres.

Mais Marcus est déjà sur elle.

Ses poings frappent avec une précision chirurgicale — un premier coup au plexus qui coupe le souffle, un second au menton qui fait claquer les dents, un troisième à la tempe qui fait tourner les yeux. La druidesse s'écroule au sol, morte avant d'avoir pu finir son sort.

La créature de lierre attaque Korven. Ses branches s'enroulent autour de son bras, tentent de l'écraser — mais le barbare est déjà en action. Il arrache les branches avec ses mains, libère son bras, et frappe. Une fois. Deux fois. La créature tombe en morceaux.

Silence.

« Il y a une clé », dit Cassius.

Il pointe vers l'armoire. Au fond, sur une cordelette, une petite clé pendouille.

Ils la prennent. Puis ils continuent.

L'étage se vide pièce par pièce.

Des chambres vides. Une cuisine et une salle à manger désertes. Un débarras sans intérêt. Une chambre des maîtres — un lit à baldaquin dont la tête est sculptée en forme de corbeau géant, un tapis noir et moelleux, un berceau à bascule joliment sculpté sous une tapisserie.

Puis ils trouvent l'escalier qui descend vers la cave.

Et un autre escalier, qui mène au treuil de chargement.

Marcus s'approche de la porte. Il l'ouvre.

Une ouverture de trois mètres de côté perce le milieu du plancher — le trou du treuil. Au-dessus, perché en haut du mécanisme, un homme aux cheveux hirsutes, aux dents gâtées, à la peau maculée de sang rouge vif. Il brandit un bâton noueux qui ressemble à une branche de bois noir.

Il marmonne quelque chose.

Marcus ne lui laisse pas le temps de finir.

Il court, prend appui sur un des poteaux, et se retrouve en quelques secondes en équilibre sur le treuil, face au druide. Ses poings frappent — une, deux, trois, quatre fois. Le premier coup projette le druide contre le mur. Le second l'empêche de se relever. Le troisième et le quatrième le laissent groggy au sol.

Gilda arrive. Son marteau s'abat.

Le druide ne bouge plus.

Korven le termine d'un coup d'épée. Il ramasse le druide inconscient te le pose sur son épaule.

Le bâton roule sur le plancher. Cassius le ramasse.

« Bâton de Gulthias », dit Gilda après un moment d'examen.

Cassius fait tourner le bâton entre ses doigts.

« Les lierres et les buissons ne sont pas hostiles envers celui qui le porte. Ils peuvent même lui obéir. »

Dehors, le martellement contre les portes a cessé.

Marcus regarde par la fenêtre.

Les créatures de brindilles — les niéleux, comme les appelle Cassius — ne sont plus là. Elles ont disparu, comme si elles n'avaient jamais existé.

Ils descendent à la cave. Elle est vide. Les réserves de vin sont presque épuisées — et ce qui reste a sans doute été empoisonné.

Mais l'exploitation est libérée.

Ils retournent au bosquet avec un druide inconscient sur l'épaule de Korven.

L'homme au manteau sombre les attend. Derrière lui, les habitants du bosquet commencent déjà à rassembler leurs affaires, prêts à rentrer chez eux.

Les corbeaux les observent depuis les branches.

Pour la première fois depuis longtemps, ils semblent satisfaits.