Le soleil de Barovie — ce qu'on ose appeler soleil ici — perce à peine les nuages quand ils ressortent de l'exploitation.
Davian Martikov les attend dehors.
Il n'est pas seul. Toute sa famille l'accompagne, plusieurs enfants dans son sillage, tous avec ces mêmes yeux — châtaigne, presque orangés — qui semblent voir plus loin que les apparences. La plupart des corbeaux sont partis. Quelques-uns restent perchés sur les branches nues, sentinelles silencieuses.
« Est-ce que vous avez pu vérifier l'ensemble des pièces ? » demande Davian. « Vous pensez qu'on est à peu près en sécurité pour le moment ? »
Korven hoche la tête.
« Normalement oui. On n'a peut-être pas vu de passage secret, mais sinon... c'est nettoyé. »
« Attention », ajoute Gilda. « Le vin a probablement été empoisonné. Je pense que tout a été empoisonné. »
Davian soupire, mais ce n'est pas un soupir de défaite. C'est le soupir d'un homme qui a déjà vu pire et qui sait qu'il verra pire encore.
« Merci. On va siphonner et vidanger l'ensemble des cuves et on reprendra. »
Il fait une pause. Son regard se perd vers les vignes — celles qui restent, celles qui commencent déjà à flétrir.
« La production, par contre... Comme vous pouvez le voir, il ne nous reste que ces vignes-là. Nos vignes poussaient grâce à la présence de trois gemmes magiques qui étaient enterrées dans le sol. »
Cassius se redresse imperceptiblement.
« Il y en a une qui a disparu il y a très longtemps », continue Davian, « avant même que je sois en charge de l'exploitation. Mais les deux autres ont été volées récemment. L'une par les druides qui étaient à l'origine de la dernière attaque. »
Il sort une carte et pointe du doigt.
« Ici. La Colline d'Antan. C'est là que vivent les druides. Si vous y allez et que vous nous récupérez la gemme, on pourra recommencer à faire pousser un peu de vignes et donc reprendre une production. Sans gemme... on va être obligés d'utiliser les vignes qui nous restent. Et après ça, ce sera fini. On ne pourra plus faire pousser de raisins. »
Marcus fronce les sourcils.
« La Colline d'Antan... On a déjà vu cette référence. Il y avait une note sur une table, quelque chose à propos d'un arbre maléfique... »
Davian hoche la tête gravement.
« Ce sont des druides maléfiques qui vouent un culte à Strahd. Ils sont liés au temps — la pluie, le soleil, tout ça. Et comme Strahd contrôle la météo sur ses terres, ils considèrent qu'il est le responsable de toute cette partie-là. Donc ils lui vouent un culte. »
Son regard se pose sur le bâton que porte Cassius.
« Sur cette colline pousse un Arbre de Gulthias. C'est un arbre maléfique. Vous en avez un bâton dans les mains, sachez que c'est un bâton maléfique. Les gens de bonne volonté risquent de vous fuir ou en tout cas de s'écarter quand ils verront un tel bâton. Car c'est vraiment quelque chose de mauvais. »
Cassius baisse les yeux vers le bâton de bois noir. Il ne l'avait pas pensé ainsi. Un outil, oui. Une arme, peut-être. Mais un symbole de mal...
« C'est un objet très puissant », continue Davian, « mais qui n'est pas utilisé normalement par les personnes de bien. La seule façon de détruire l'Arbre de Gulthias, c'est de le déraciner. Si vous ne faites que le brûler, il repoussera. Vous devez le déraciner. »
Puis il sourit — un sourire étrange, presque complice.
« Et c'est amusant que la prophétie que vous m'avez donnée indique que les corbeaux pourront vous aider. Parce que les corbeaux... c'est nous. »
Le silence qui suit est assourdissant.
« Nous sommes des corbeaux-garous », dit Davian. « On peut se transformer en corbeaux. Et c'est pour ça qu'on vous connaît. Certaines personnes que vous avez croisées et qui vous ont aidés font partie de notre groupe. On est les derniers résistants à Strahd. »
Gilda sent quelque chose se dénouer dans sa poitrine. Pour la première fois depuis leur arrivée en Barovie, ils ne sont pas seuls.
« Comment pouvez-vous nous aider ? » demande-t-elle.
« On pourra vous aider de temps à autre. Si vous voyez une nuée de corbeaux et que vous êtes en difficulté, les corbeaux pourront attaquer. Après, nous ne sommes pas très puissants. On est vraiment puissants quand on est nombreux. »
« Et pour les racines de l'arbre ? » demande Korven. « Si on éradique le danger, est-ce que vous pouvez nous aider à le déraciner ? »
« C'est envisageable. C'est une tâche physique qu'on pourra faire. On peut venir avec le matériel. »
Puis Davian reprend la carte.
« Sachez que ce n'est pas la seule menace qui pèse sur nous. Nous avons un autre problème en dehors des druides. »
Il pointe un autre endroit sur la carte.
« Les Ruines de Bérez. Elles abritent une guenaude qui nous attaque avec des épouvantails. On la soupçonne d'avoir la deuxième gemme, mais on n'est pas sûrs. Et on pense qu'elle attaque pour avoir l'ensemble des gemmes. Ce sont des artefacts magiques qui pourraient servir à réaliser des incantations magiques. »
« Encore une guenaude », dit Marcus.
« Et la toute première gemme ? » demande Cassius.
« Elle a disparu il y a très longtemps. On ne sait pas où elle est. »
Ils décident de rester une nuit de plus.
Gilda passe la journée à réparer ce qui peut l'être — des étoiles, des pièces de métal, des mécanismes endommagés. Ses mains de forgeronne retrouvent leur rythme, et à la fin de la journée, les habitants du bosquet sont impressionnés par son travail. C'est presque comme neuf.
Le soir, ils interrogent le druide capturé.
Davian les mène à une petite remise, un endroit calme. Gilda soigne le prisonnier juste assez pour qu'il reprenne conscience — il ouvre les yeux avec un regard fou, désorienté.
« Bonjour », dit Marcus.
Le druide ne répond pas.
« Pourquoi est-ce que vous vous intéressiez au vin ? »
« Pourquoi je vous répondrais ? Je suis captif. J'ai déjà perdu. »
« Tu as toujours la vie », dit Korven. « Tes amis, eux, n'ont plus la vie. »
Le druide les regarde longuement. Puis quelque chose dans son expression change.
« Vous avez l'air d'être dignes de confiance. Posez-moi vos questions, j'essaie d'y répondre. Ensuite vous pourrez me laisser partir. Je retournerai vers mes frères. »
Ils apprennent beaucoup.
Les druides voulaient empoisonner le village en tuant un maximum de « ces satanés corbeaux ». Cela rendrait heureux leur « souverain » — le Baron von Strahd, comme il l'appelle avec révérence.
« Il vient souvent nous voir sur notre colline », dit le druide. « Pour admirer son ancienne cité qui lui est désormais interdite. »
« Son ancienne cité ? »
« Vous verrez si vous allez à la colline. Mais ce n'est qu'une illusion. Pour le torturer. »
Ils apprennent aussi qu'ils sont nombreux à servir Strahd. Des druides, une colonie de loups-garous, des vampires, des loups. Les sorcières aussi.
« Nous sommes très nombreux à... » Le druide sourit. « Et à raison. C'est le seigneur de ces lieux. Nous avons toutes les raisons du monde de lui obéir. »
« Ils vous dérangent en quoi, les corbeaux ? » demande Marcus. « Ils font du vin. Ils luttent contre Strahd. Mais s'ils sont si insignifiants, pourquoi ne les a-t-il pas déjà détruits ? »
Le druide rit.
« Mais il s'amuse ! Vous savez, il est là depuis bien plus longtemps que nous. Il le sera bien après nous. Et il s'amuse avec la moindre opposition. Il va jouer avec vous. Il a peut-être déjà commencé. Vous ne le savez pas. »
Quand ils lui demandent où se trouve la gemme, le druide refuse de répondre.
« Je ne peux pas vous le dire. Ça va trop loin. »
Korven essaie de l'intimider. Il se redresse, gonfle les muscles, va pour gueuler — mais sa voix déraille, part dans les aigus. Le druide se met à ricaner.
Korven lui met une gifle.
Le bruit est sec, définitif. Le druide s'effondre, inconscient. Puis ne se relève pas.
« Je pense qu'il nous avait tout dit », dit Korven.
On frappe à la porte. Davian.
« Si vous avez fini, on aimerait parler avec le prisonnier également. »
« Il n'y a plus de prisonnier », dit Korven. « Il était trop blessé. Une petite claque et... »
Davian regarde le corps, puis Korven.
« J'espère que vous avez pu apprendre quelques informations. »
Le lendemain matin, ils partent vers la Colline d'Antan.
Le chemin à travers l'épaisse forêt conduit à une colline recouverte d'herbes mortes et de cairns de roches noires. Des nuages sombres et menaçants s'accumulent dans le ciel. Et un éclair frappe le sommet de la colline.
Un seul éclair. Puis un autre. Puis un autre.
Comme si quelque chose là-haut attirait la foudre.
À l'ouest, les terres, les bois et le ciel disparaissent derrière un immense mur de brume — la frontière de Barovie elle-même.
Marcus s'avance à la lisière. Des chemins de terre longent deux cercles concentriques de cairns sur la pente de la colline. Chaque cairn est une pile de pierres noires et visqueuses, haute de trois mètres.
« Ce sont des tombes », dit Gilda. « Des tombes très anciennes. Avant Strahd. Avant la Barovie. Il y a vraiment très longtemps. »
Korven s'avance seul vers les cairns.
Et c'est là qu'il entend la voix.
Elle vient du vent. Ou de la pierre. Ou de quelque chose de plus ancien encore. Une voix grave, profonde, qui murmure à son oreille et à son oreille seulement :
Longtemps j'ai attendu le méritant.
Ma lance a soif de sang.
Récupérez-la et régnez sur ces montagnes à ma place
comme l'ont fait les redoutables guerriers
à l'époque du mur qui murmure.
Korven s'arrête net. Il se retourne vers ses compagnons.
« J'ai entendu quelque chose », dit-il. Et il leur répète les mots.
Mais d'abord, il y a autre chose à trouver.
Ils gravissent la colline. Le sommet est délimité par un grand cercle de gros rochers noirs formant un rempart de fortune autour d'un champ d'herbes mortes. Les éclairs frappent par intermittence la bordure du cercle, illuminant quelque chose d'effroyable.
Une statue.
Elle fait quinze mètres de haut. Elle est composée de brindilles tressées et de terre noire. Elle ressemble à un homme imposant, vêtu d'une cape, doté de griffes.
Strahd.
Les druides ont construit une effigie de leur maître.
Et au niveau du cœur de cette statue, quelque chose pulse d'une lumière verte.
« La gemme », dit Gilda. « Elle est là-dedans. »
Plus loin, un bosquet d'arbres. Et parmi eux, quelque chose de vivant — des créatures faites de racines et de branches, qui attendent.
Korven ne réfléchit pas. Il dégaine son épée et frappe la base de la statue.
Le bruit résonne sur toute la colline.
Et tout s'anime.
Des druides émergent de tombes factices — des abris de bois et de terre où ils dormaient. Des berserkers surgissent, haches levées, hurlant des prières à leur seigneur. Des flammes magiques jaillissent des mains des druides.
Marcus s'élance vers la statue. Il veut grimper, atteindre le cœur, arracher la gemme — mais ses pieds se prennent dans les brindilles et il s'effondre, sonné.
Korven continue à frapper. Encore. Encore. Gilda le rejoint. Cassius lance des sorts de feu sur le bois sec qui commence à cramer.
Les druides attaquent. Des boules de flammes s'écrasent sur les armures, laissent des traces de brûlure. Les berserkers chargent avec une fureur aveugle, leurs haches s'abattant sans discernement.
Mais les héros tiennent bon.
Korven entre en rage. Ses coups deviennent dévastateurs, chaque impact arrachant des morceaux entiers de la statue. Gilda invoque une arme spirituelle — un marteau spectral qui frappe indépendamment de sa volonté. Marcus se relève, distribue des rafales de coups de bâton et de poing. Cassius brûle tout ce qui s'approche.
Et soudain, deux nuées de corbeaux fondent sur le champ de bataille.
Elles s'abattent sur les druides au nord, picotant, griffant, aveuglant. Deux druides s'effondrent en hurlant, disparaissent derrière les murs en essayant de fuir.
La statue tremble.
Gilda porte le coup final. Son marteau enveloppé de flammes sacrées s'abat sur la base, et la structure entière s'effondre comme un château de cartes — quinze mètres de brindilles et de terre qui s'écroulent dans un fracas assourdissant.
Et au milieu des décombres, une gemme.
Elle brille d'une lumière verte, douce et pulsante, comme un cœur qui bat. Korven la ramasse et la glisse dans son sac.
Le combat continue.
Cassius lance des cônes de flammes qui embrasent les druides par groupes entiers. Marcus élimine les berserkers un par un avec une précision mortelle. Gilda soigne ses compagnons tout en frappant ceux qui s'approchent trop.
Les derniers druides tombent.
Les brindilles vivantes — les niéleux — n'ont pas bougé. Elles restent là, dans leur bosquet, immobiles, comme si elles attendaient un ordre qui ne viendrait plus jamais. Ou comme si quelque chose les retenait.
Cassius baisse les yeux vers le bâton de Gulthias qu'il porte.
Peut-être.
Alors qu'ils reprennent leur souffle au milieu des cadavres et des décombres, Korven sent quelque chose.
Une attraction.
L'un des cairns, sur la pente de la colline, semble l'appeler. Une voix dans sa tête — la même voix que tout à l'heure — murmure :
Tu es digne.
Et quelque part sous ces pierres anciennes, une lance attend.