Chapitre 9 - Les Os Volés de Saint-Andral

La nuit s'achève lentement à Vallaki. Dans la chambre commune de l'Auberge de l'Eau Bleue, quatre corps reposent sur des matelas de paille. Le sommeil a été profond, réparateur. Vingt-quatre heures — presque une journée entière — à récupérer des horreurs du Moulin à Os, des blessures, de l'épuisement qui s'était accumulé depuis leur entrée en Barovie.

Gilda est la première à ouvrir les yeux. Elle se redresse lentement, masse ses épaules endolories. Les blessures sont guéries — ses prières à Moradin ont accompli leur œuvre — mais la fatigue persiste dans ses muscles. Elle observe la chambre dans la lumière grise du matin. Quatre lits simples alignés contre le mur nord. Quatre malles pour ranger leurs possessions. Une table et quatre chaises dans le coin opposé. Une lampe à huile produit une belle flamme jaune, chassant les ombres.

Simple. Propre. Sûr.

Pour la première fois depuis longtemps, ils ont dormi sans craindre d'être attaqués dans leur sommeil.

Korven ronfle encore, bouche ouverte, un bras pendant hors du lit. Marcus est déjà debout, effectuant ses étirements matinaux avec la discipline d'un moine — bras levés, torsions du torse, respirations profondes. Cassius contemple le plafond, les mains croisées derrière la tête, perdu dans ses pensées.

« Bien dormi ? » demande Gilda à voix basse.

« Mieux que depuis des jours », répond Marcus sans interrompre ses mouvements. « Pas de cauchemars. Pas de créatures grattant aux murs. »

Cassius se redresse à son tour. « J'ai rêvé de l'entité. Encore. Cette silhouette encapuchonnée qui refuse de se révéler. »

« Elle t'a dit quelque chose ? »

« Non. Juste... une présence. Comme si elle veillait. »

Korven émerge enfin avec un grognement sonore, se frottant vigoureusement les yeux. « Quelle heure il est ? »

« Tard », dit Marcus. « Le soleil est levé depuis un moment. Enfin, ce qui tient lieu de soleil ici. »

« J'ai faim », déclare Korven en se levant. « Une faim de loup. »

Gilda sourit malgré elle. « Évidemment. »

Ils rassemblent leurs affaires, vérifient leurs armes. Gilda attache son marteau de guerre à sa ceinture. Marcus enroule son bâton dans son dos. Korven ajuste son épée. Cassius range soigneusement son grimoire dans son sac.

« On va chercher Ireena et Ismark ? » demande Gilda.

« Allons d'abord manger », suggère Marcus. « Ils sont peut-être déjà en bas. »

Ils ouvrent la porte de leur chambre et découvrent un balcon de six mètres de long. Une rambarde de bois gravée de corbeaux offre une vue dégagée sur le bar en contrebas. Ils sont à quatre mètres cinquante au-dessus du sol. De nombreuses lanternes éclairent les chevrons et projettent des ombres dansantes sur le plafond à deux versants.

Korven s'approche de la porte voisine — celle de la chambre d'Ireena et Ismark. Il frappe. Pas de réponse. Il ouvre doucement.

Deux lits douillets, deux petites malles, des fourrures de loup étendues sur chaque lit. Entre les lits, une lampe posée sur une table sous une fenêtre aux volets fermés. Deux hautes armoires contre le mur.

La chambre est vide.

« Ils sont déjà sortis », constate Korven.

Ils descendent l'escalier de bois qui longe le mur nord. À mi-chemin, l'odeur les frappe — pain frais, ragoût chaud, quelque chose de sucré. L'estomac de Korven gronde bruyamment.

En bas, la salle commune de l'auberge bourdonne d'activité.

Et c'est là que tout change.

Des manteaux trempés pendent à des patères sous le portique d'entrée. Des tables et des chaises encombrent la taverne, mais pas de manière oppressante comme dans les établissements qu'ils ont connus. Le comptoir s'étend sous le balcon d'où ils descendent. Toutes les fenêtres sont équipées d'épais volets et de barres transversales — rappel constant qu'ils sont toujours en Barovie. Des lanternes suspendues au-dessus du comptoir et posées sur les tables diffusent une lumière orangée chaleureuse. Et sur les murs, partout, des têtes de loups montées sur des plaques de bois.

Mais ce qui frappe le plus, c'est l'ambiance.

Des gens. Vivants. Presque... normaux.

Une femme tient le bar, un sourire authentique aux lèvres. Deux enfants — de vrais enfants, pas des spectres — courent entre les tables, riant, se poursuivant. L'un d'eux renverse presque un plateau, l'autre le rattrape in extremis et ils éclatent de rire. Leur mère les gronde gentiment, mais sans réelle colère.

« Par Moradin », murmure Gilda. « Des enfants qui sourient. »

Cassius observe la scène avec fascination. « C'est la première fois depuis Barovie. »

À une table près de la fenêtre, un demi-elfe habillé de couleurs vives — rouge écarlate, jaune d'or, vert émeraude — discute avec animation. Ses vêtements sont presque criards dans cette terre grise, mais personne ne semble s'en offusquer. Il a l'air d'un artiste, d'un conteur peut-être.

À une autre table, deux hommes qui se ressemblent énormément — des frères, assurément — prennent tranquillement leur petit déjeuner. Ils mangent lentement, savourant chaque bouchée, échangeant quelques mots à voix basse.

Et près de l'âtre, deux chasseurs en vêtements lourds — fourrures épaisses, bottes montantes — comparent leurs prises. L'un montre une peau de loup particulièrement belle. L'autre hoche la tête avec approbation.

Marcus descend les dernières marches, s'arrête au milieu de la salle. « C'est étrange. »

« Quoi ? » demande Korven.

« Les gens ici ont l'air... vivants. Pas comme à Barovie. Pas comme dans les rues de Vallaki hier soir. »

Gilda comprend immédiatement. « C'est vrai. À Barovie, tout le monde était terrifié, barricadé. Dans les rues de Vallaki, les gens avaient ces sourires forcés, ces gestes mécaniques. Mais ici... »

« Ici, ils ont l'air presque heureux », termine Cassius.

La femme derrière le comptoir les aperçoit et s'approche, essuyant ses mains sur son tablier. « Ah, enfin réveillés ! » Son sourire est chaleureux, authentique. « Vous avez dormi presque toute la journée d'hier et toute la nuit. Vous deviez être épuisés. »

« Nous l'étions », admet Marcus avec un sourire reconnaissant. « Merci pour l'hospitalité. »

« Oh, c'est normal. Mon mari Urwin va être content de voir que vous êtes en forme. » Elle jette un coup d'œil vers les escaliers du fond. « Ireena Kolyana et son frère Ismark sont sortis ce matin. Ils voulaient explorer la ville, trouver un endroit sûr pour elle. »

« Ils ont dit où ils allaient ? » demande Gilda.

« Pas exactement. Voir l'église, je crois. Ils cherchaient un lieu sanctifié. » Elle baisse légèrement la voix. « J'espère juste qu'ils ne se feront pas attraper pour les préparatifs. »

« Les préparatifs ? »

« Du festival. Le Festival du Soleil Éclatant, dans deux jours. » Son sourire se tend imperceptiblement. « La participation est obligatoire. Vous devrez y être. Si on vous demande d'aider aux préparations, vous devrez le faire. »

Quelque chose dans son ton met Marcus mal à l'aise. « Obligatoire ? »

« Le Baron est très strict là-dessus. » Elle jette un regard rapide autour d'elle, comme pour vérifier que personne n'écoute. « Mais je ne devrais pas en parler. Tout va bien à Vallaki. Tout va toujours bien. »

Les mots sonnent creux, répétés par cœur comme une formule magique censée protéger.

Avant qu'ils puissent poser d'autres questions, un homme apparaît depuis la cuisine, des plateaux fumants dans les mains. C'est Urwin Martikov, celui qui les a accueillis la veille — la quarantaine, visage avenant, tablier propre. Son regard s'illumine en les voyant.

« Bonjour, bonjour ! Bien dormi ? Parfait ! » Il dépose les plateaux sur le comptoir. « Voilà de quoi vous restaurer. Soupe de betterave chaude et pain frais — c'est inclus dans le prix de la chambre, une pièce d'étain par personne. Et si vous le souhaitez, nous avons du steak de loup fraîchement chassé, rapporté ce matin même par nos amis là-bas. » Il désigne les deux chasseurs près de l'âtre. « Un supplément d'une pièce d'étain. »

« Du loup », répète Korven. « Pourquoi pas. Ça change du ragoût. »

Ils s'installent à une table. Urwin leur apporte rapidement leurs repas. La soupe de betterave est riche, légèrement sucrée, réconfortante. Le pain est croustillant à l'extérieur, moelleux à l'intérieur, encore tiède du four. Et le steak de loup — étonnamment tendre, avec un goût de gibier prononcé — est délicieux.

Après des jours de rations sèches, de stress constant, de repas pris à la hâte entre deux dangers, c'est presque un festin.

« C'est bon », dit Korven la bouche pleine. « Vraiment bon. »

Gilda mange plus lentement, savourant chaque bouchée. Marcus observe discrètement les autres clients. Cassius réfléchit, fronçant les sourcils.

Urwin revient après quelques minutes, s'assoit brièvement près d'eux. « Alors, des aventuriers, n'est-ce pas ? On ne voit pas souvent de nouveaux visages à Vallaki. D'où venez-vous ? »

« De loin », répond évasivement Marcus. « Nous escortons Ireena Kolyana. »

« Ah oui, la fille du Bourgmestre de Barovie. » Urwin hoche la tête tristement. « J'ai appris pour son père. Mes condoléances. » Il se penche légèrement, baisse la voix. « Écoutez, je vois bien que vous êtes compétents. J'ai un problème qui pourrait vous intéresser. »

« Quel genre de problème ? »

« Un problème d'approvisionnement. » Il jette un coup d'œil vers son comptoir. « Je devais recevoir une cargaison de vin du Vignoble du Magicien des Vins. Elle n'est jamais arrivée. Mes réserves sont presque à sec. Pour une auberge, vous comprenez, c'est catastrophique. Les gens viennent ici pour oublier leurs soucis, et sans vin... »

« Vous voulez qu'on aille voir ce qui se passe », devine Cassius.

« Si vous pouviez vérifier, et idéalement régler le problème... » Urwin sourit. « Je vous logerais et vous nourririais gratuitement pendant tout votre séjour à Vallaki. Pas de frais de chambre, pas de frais de repas. Ça vous semble équitable ? »

Gilda échange un regard avec les autres. « Où se trouve ce vignoble ? »

Urwin sort une carte usée de sa poche, la déplie sur la table. « Là, au sud-ouest. Une bonne journée de marche. La route est relativement sûre — enfin, aussi sûre qu'une route peut l'être en Barovie. »

Marcus étudie la carte. « Nous avons d'autres priorités pour le moment. Nous devons nous assurer qu'Ireena est en sécurité. »

« Je comprends, je comprends. » Urwin replie sa carte. « L'offre reste ouverte. Si vous changez d'avis, ou quand vous aurez du temps... »

Il se relève, puis se rassoit brusquement, comme s'il avait oublié quelque chose d'important. Il regarde autour de lui encore une fois — plus nerveusement cette fois — et se penche très près.

« Une dernière chose. Vous comptez rester à Vallaki quelque temps ? »

« Peut-être », dit prudemment Marcus.

« Alors il y a des choses que vous devriez savoir. » Sa voix est à peine un murmure. « Vous avez remarqué l'atmosphère particulière de la ville ? »

« Les festivals », dit Gilda. « Et l'obligation d'être joyeux. »

Urwin hoche la tête. « Notre... » Il s'arrête, choisit ses mots avec soin. « Notre bon Bourgmestre organise des festivals constants pour rendre tout le monde heureux. Toutes les semaines, parfois deux fois par semaine. Il croit sincèrement qu'en forçant les gens à faire la fête, à sourire, à être joyeux, la ville finira par échapper à cette terre maudite. »

« Forcer ? » répète Cassius.

« Si vous ne participez pas, si vous n'avez pas l'air heureux, si vous critiquez le Baron ou si vous dites que les choses ne vont pas bien... » Il passe un doigt en travers de sa gorge. « Pilori au mieux. Pendaison au pire. »

Un silence glacial s'abat sur la table.

« Vous plaisantez », dit Korven.

« Je voudrais bien. » Urwin se redresse soudainement, son visage reprenant une expression neutre. D'une voix beaucoup plus forte, presque forcée, il déclare : « Mais tout va bien ! Tout va toujours bien à Vallaki ! Nous sommes une ville heureuse ! »

Plusieurs clients lèvent brièvement les yeux, hochent la tête avec approbation, puis retournent à leurs occupations.

Urwin se penche à nouveau. « Vous voyez ? Il faut faire attention. Il y a des... jeux de pouvoir ici. Des rivalités politiques. La situation n'est pas aussi calme qu'elle en a l'air. Soyez prudents. Souriez quand on vous le demande. Participez aux festivals. Et ne dites jamais, jamais, que quelque chose ne va pas. »

Il se lève pour de bon cette fois, redevenant l'aubergiste jovial. « Bon appétit ! Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je suis là ! »

Il s'éloigne vers d'autres clients.

Les quatre aventuriers se regardent.

« Cette ville est folle », murmure Cassius.

« Elle essaie de survivre », dit Marcus. « À sa manière. Aussi tordue soit-elle. »

« Barovie était terrifiante parce que tout le monde avait peur », dit Gilda lentement. « Vallaki est terrifiante parce que personne n'a le droit d'avoir peur. »

« Deux prisons différentes », résume Cassius. « Mais des prisons quand même. »

Ils terminent leur repas dans un silence pensif. La nourriture est toujours délicieuse, mais le goût est devenu amer.

Ils sortent de l'auberge. La matinée est bien avancée — ce qui passe pour le milieu de journée en Barovie, cette lumière grise perpétuelle qui ne ressemble jamais vraiment au soleil.

Les rues de Vallaki s'étendent devant eux, pavées de pierres humides. Et partout, absolument partout, des décorations.

Des guirlandes colorées pendent entre les maisons — rouge, bleu, jaune, vert — mais elles sont abîmées par le temps et la pluie. Certaines s'effilochent. D'autres ont perdu leur éclat. Des banderoles fanées proclament « Tout Va Bien ! » et « Soyez Heureux ! ». Des rubans décolorent les réverbères. Des couronnes de fleurs séchées ornent les portes.

C'est comme si quelqu'un avait essayé désespérément de peindre de la joie sur un tableau de désespoir.

Et les habitants renforcent cette impression étrange.

Plusieurs personnes sont déjà dehors, accrochant de nouvelles décorations pour le festival à venir. Un homme grimpe sur une échelle pour suspendre une nouvelle guirlande. Une femme attache des rubans frais aux lampadaires. Deux enfants distribuent des petits drapeaux colorés.

Mais leurs gestes sont mécaniques. Leurs sourires sont figés. Leurs yeux sont vides.

« Bonjour ! » lance la femme en les voyant passer. « Belle journée, n'est-ce pas ? Tout va bien ! »

« Euh... oui », répond Marcus, déstabilisé. « Tout va bien. »

La femme hoche vigoureusement la tête et retourne à ses rubans.

Plus loin, un homme peint une fresque sur un mur — des personnages dansant autour d'un feu de joie. Mais ses mains tremblent légèrement. Son sourire est crispé.

« On dirait des automates », murmure Gilda quand ils sont hors de portée d'oreille. « Des marionnettes jouant leur rôle. »

« Parce que c'est exactement ce qu'ils sont », dit Cassius. « Des prisonniers récitant les bonnes paroles pour éviter la punition. »

Korven observe une place où plusieurs personnes s'activent. « Où est l'église ? »

Marcus se repère. « Urwin a dit à l'ouest. Là-bas. »

Ils traversent la ville. Vallaki est nettement plus grande que Barovie — peut-être deux à trois fois la taille du village. Les maisons sont en meilleur état, bien que toujours marquées par l'âge. Il y a une véritable structure urbaine : une grande place centrale, des rues secondaires, même quelque chose qui ressemble à un petit marché.

Mais partout, cette atmosphère étrange. Cette gaieté forcée. Ces sourires crispés.

L'église de Saint-Andral se dresse devant eux après quelques minutes de marche.

C'est un bâtiment de pierres affaissé, vieux de plusieurs siècles. Son clocher arrondi domine la structure. Les murs sont percés de vitraux fissurés dépeignant des scènes de piété — des saints en prière, des anges gardiens, des fidèles en adoration. À côté de l'église, un jardin de pierres tombales ceint par une clôture de fer forgé. Une fine brume rampe entre les tombes, donnant au cimetière une atmosphère mélancolique.

Les portes de l'église sont ouvertes.

À l'intérieur, ils aperçoivent un homme d'une cinquantaine d'années qui balaie le sol avec des gestes lents et méthodiques. Dans le cimetière, un jeune homme costaud — la vingtaine peut-être — désherbe entre les pierres tombales, maniant sa pelle avec l'aisance de l'habitude.

« Bonjour », dit Gilda en entrant dans l'église.

L'homme au balai se redresse. C'est le père Lucien Petrovic, reconnaissable à sa soutane simple de prêtre. Il a un visage doux, des cheveux gris clairsemés, des yeux fatigués mais bienveillants. Un enfant — peut-être dix ans — traîne près de lui, tenant un seau d'eau.

« Bonjour », répond le père Lucien avec un sourire chaleureux. « Bienvenue dans l'église de Saint-Andral. Puis-je vous aider ? »

« Nous cherchons Ireena Kolyana et son frère Ismark », explique Gilda. « On nous a dit qu'ils étaient venus ici ce matin. »

Le visage du prêtre s'assombrit légèrement. « Ah, oui. La fille du Bourgmestre Kolyan. » Il soupire. « Ils sont effectivement venus. Ils cherchaient un refuge sûr pour la jeune femme. Mais... » Il hésite, jette un coup d'œil à l'enfant près de lui. « Malheureusement, mon église ne peut plus les accueillir. »

« Pourquoi pas ? » demande Marcus.

Le père Lucien pose son balai, fait signe aux aventuriers de le suivre vers l'autel. « Parce que ce lieu n'est plus sanctifié. Il y a quelques jours... » Sa voix tremble légèrement. « Les os de Saint-Andral ont été volés. »

Un silence s'abat.

« Des reliques sacrées », continue le prêtre. « Elles étaient cachées ici depuis des générations, bénissant cette église, la protégeant. Tant qu'elles étaient ici, ce lieu était sanctifié. Aucune créature des ténèbres ne pouvait y pénétrer. Mais maintenant... »

« Le diable pourrait entrer s'il le voulait », termine Cassius.

Le père Lucien hoche tristement la tête. « Exactement. Sans les ossements, l'église n'est qu'un bâtiment. Elle n'offre plus de protection. Je ne peux pas en conscience promettre un refuge sûr à Ireena. Pas tant que les reliques ne sont pas revenues. »

« Qui les a volées ? » demande Gilda.

Le prêtre se tord les mains, visiblement embarrassé. L'enfant à ses côtés — Yeska, d'après ce qu'ils comprennent — se balance d'un pied sur l'autre, évitant soigneusement leurs regards.

« Je ne sais pas avec certitude. » Le père Lucien pose une main rassurante dans le dos de l'enfant. « Personne ne savait que les reliques étaient ici. C'était un secret bien gardé. Mais la semaine dernière, en nettoyant l'église, j'ai découvert leur cachette et... » Il soupire. « J'en ai parlé à Yeska ici présent. C'était une erreur. »

L'enfant baisse encore plus la tête, visiblement rongé par la culpabilité.

« Je pense », continue le prêtre à voix basse, « qu'il en a innocemment parlé à quelqu'un d'autre. Milivoj, mon deuxième assistant. Celui qui s'occupe du cimetière. Son comportement a été étrange ces derniers temps. Nerveux. Évitant mon regard. »

Marcus se penche légèrement, observant l'enfant avec l'œil exercé de quelqu'un qui a passé des années à former de jeunes moines. Il reconnaît les signes — le balancement, l'évitement du regard, la tension dans les épaules. Ce n'est pas de la culpabilité ordinaire. C'est de la terreur.

« Pourriez-vous enquêter discrètement ? » demande le père Lucien. « Sans violence, si possible. Milivoj est jeune, peut-être influençable. Si nous récupérons les reliques, je pourrai effectuer un nouveau rituel de consécration. L'église redeviendra un sanctuaire. »

« Allons lui parler », dit immédiatement Korven.

Le père Lucien hésite. « Soyez... gentils avec lui. S'il vous plaît. »

Ils sortent de l'église et se dirigent vers le cimetière. Le jeune homme est facilement identifiable — grand, musclé, la vingtaine, maniant sa pelle avec une aisance qui suggère des années de travail physique. Il porte des vêtements simples mais propres. Ses mains sont calleuses. Son visage est fermé, concentré sur sa tâche.

Il les voit approcher et se raidit immédiatement.

« Qu'est-ce que vous voulez ? » Sa voix est méfiante.

Korven s'avance, et avant que quiconque puisse intervenir, il attrape Milivoj par le col de sa chemise.

« On sait que c'est toi qui as volé les reliques. »

Les yeux de Milivoj s'écarquillent. « Je... qu'est-ce que... ? »

« Ne mens pas. » Korven le secoue légèrement. « Rends-les. Tout de suite. »

« Korven », dit Marcus d'un ton d'avertissement. « Calme-toi. »

Mais quelque chose en Korven a craqué. Peut-être le souvenir des enfants du Moulin à Os. Peut-être la frustration accumulée face à tant d'horreurs qu'ils ne peuvent pas empêcher. Peut-être simplement l'épuisement qui rend le contrôle plus difficile.

Sa main se lève.

« Korven, NON ! »

Trop tard.

Le coup part — un direct violent au visage. Le craquement est audible. Milivoj s'effondre comme une marionnette dont on a coupé les fils, inconscient avant même de toucher le sol.

« PAR MORADIN ! » hurle Gilda. « Tu es devenu fou ?! »

Korven regarde sa main, puis le corps inerte à ses pieds. « Je... je voulais juste... merde. »

« Tu l'as assommé ! » Cassius se précipite, vérifie le pouls du jeune homme. « Il est vivant, mais à peine. »

Gilda est déjà à genoux, mains sur la poitrine de Milivoj, murmurant une prière urgente à Moradin. Une lumière dorée émane de ses paumes — douce, chaleureuse, vivifiante. Elle intensifie son sort, canalisant davantage de pouvoir divin. Les ecchymoses sur le visage de Milivoj s'estompent progressivement. Sa respiration, erratique, se stabilise puis reprend un rythme normal.

« Il va survivre », dit-elle en se relevant. Elle se tourne vers Korven, et sa colère est palpable. « Mais toi, tu vas apprendre à te contrôler. On n'est pas des bandits. On n'est pas des brutes. On est censés aider les gens ! »

« Je sais. » Korven a l'air sincèrement honteux. « C'est juste... tout ça. Le Moulin à Os, les enfants morts, cette ville folle, ces règles stupides... ça me rend dingue. »

« Alors apprends à gérer ta colère », dit sèchement Gilda. « Ou tu vas finir par tuer quelqu'un qui ne le mérite pas. »

Les paupières de Milivoj frémissent. Il ouvre les yeux lentement, cligne plusieurs fois, désorienté.

« Qu'est-ce qui... » Il voit Korven au-dessus de lui et recule vivement, levant les bras en protection. « Ne me frappez plus ! S'il vous plaît ! »

« On ne te frappera plus », dit Marcus d'une voix apaisante en s'interposant entre Korven et Milivoj. « Mais nous avons besoin de réponses. Les ossements de Saint-Andral. C'est toi qui les as pris ? »

Milivoj hésite, regarde tour à tour les quatre aventuriers, évalue ses options. Finalement, il hoche misérablement la tête.

« Oui. C'est moi. »

« Où sont-ils ? »

« Je ne les ai plus. » Il se frotte la mâchoire avec précaution. « Je les ai vendus. »

« À qui ? »

Milivoj hésite encore. Korven fait un pas en avant, et le jeune homme parle précipitamment : « Henrik van der Voort ! Le fabricant de cercueils ! »

« Pourquoi ? » demande Gilda. « Pourquoi as-tu volé des reliques sacrées ? »

« Pour l'argent. » Les yeux de Milivoj se remplissent de larmes — de douleur, de honte, de désespoir. « Yeska m'a dit qu'il y avait des ossements précieux cachés dans l'église. Quelques jours plus tard, Henrik est venu me voir. Il m'a proposé de l'argent si je les récupérais pour lui. »

« Combien ? »

« Assez pour nourrir mes jeunes frères et sœurs pendant un mois. » Sa voix se brise. « Nous sommes six. Nos parents sont morts l'année dernière. Je suis l'aîné. C'est moi qui dois subvenir à leurs besoins. Et le travail au cimetière ne paie presque rien. Je n'avais pas le choix. »

Un silence lourd s'installe.

« Tu as toujours le choix », dit Gilda, mais sa voix est moins dure. Elle aussi a vu assez de misère pour comprendre.

« Pas à Vallaki. » Milivoj les regarde avec des yeux rouges. « Ici, c'est survivre ou mourir. Tout le monde fait ce qu'il peut. Certains sourient au Baron et espèrent être épargnés. D'autres acceptent de l'argent pour des choses terribles. Et certains meurent simplement. »

« Où habite ce van der Voort ? » demande Marcus.

« À l'est de la grande place. Sa maison est facile à reconnaître — il y a des cercueils partout devant. » Milivoj se relève péniblement, tenant toujours sa mâchoire. « Mais faites attention. Quand je lui ai apporté les ossements, il était terrifié. Il ne voulait même pas me laisser entrer. Il regardait sans cesse derrière lui, comme s'il avait peur de quelque chose dans sa propre maison. »

Les aventuriers échangent un regard inquiet.

« Merci », dit Marcus en tendant une main pour aider Milivoj à se stabiliser. « Et... désolé pour Korven. »

« Ouais », grommelle Korven. « Désolé. »

Milivoj hoche la tête, encore tremblant, et retourne rapidement vers le cimetière, jetant des coups d'œil nerveux par-dessus son épaule.

« Allons voir ce fabricant de cercueils », dit Cassius.

La maison est exactement où Milivoj l'a décrite — à l'est de la grande place de Vallaki, impossible à manquer.

Des cercueils. Partout.

Certains sont empilés contre le mur extérieur, trois ou quatre de hauteur. D'autres sont alignés devant la porte, exhibant différents styles — simple bois brut, chêne verni, même quelques-uns avec des poignées en cuivre. Certains sont finis, prêts à être vendus. D'autres sont encore en construction, montrant leur structure interne.

C'est macabre. Pratique, sans doute — dans une terre où la mort est omniprésente, un fabricant de cercueils ne manque jamais de travail. Mais profondément dérangeant.

La maison elle-même est à un étage, façade de bois grisâtre, toit de tuiles. Toutes les fenêtres sont fermées, les volets tirés. Pas une fissure de lumière. Pas un bruit.

Un silence de mort, littéralement.

Marcus s'approche de la porte principale et frappe. Trois coups fermes.

« Allez-vous-en ! » La voix est étouffée, paniquée. « Laissez-moi tranquille ! »

« Nous devons vous parler ! » crie Marcus.

« Je n'ai rien à dire ! Partez ! Je ne veux voir personne ! »

Korven s'approche de la porte, visiblement prêt à l'enfoncer. Gilda pose une main sur son bras, secouant la tête.

« Nous savons que vous avez les ossements de Saint-Andral ! » crie Cassius. « Nous voulons juste les récupérer ! »

Un long silence. Puis : « Je ne sais pas de quoi vous parlez. »

« Milivoj nous a tout raconté. »

Nouveau silence, encore plus long.

« Je ne peux pas vous aider. Allez-vous-en. S'il vous plaît. »

Marcus fait le tour de la maison, regardant par les fenêtres. À travers les interstices des volets, il aperçoit l'intérieur — des cercueils, encore des cercueils, des outils de menuiserie suspendus aux murs, des copeaux de bois sur le sol. L'atelier d'un artisan.

Mais aucun signe de mouvement. Aucune lumière.

Il rejoint les autres à l'arrière. « Il y a une porte derrière. »

Cassius sourit légèrement, se concentre un instant. À l'intérieur de la maison, quelque chose tombe avec un fracas retentissant.

« Qu'est-ce qui se passe ?! » hurle la voix d'Henrik. « Qu'est-ce que c'était ?! »

« Un sort très simple », dit calmement Cassius. « Si vous ne nous laissez pas entrer, nous allons continuer à faire tomber votre mobilier. Pièce par pièce. »

Ils entendent des pas précipités. Des jurons étouffés. Puis le bruit d'un verrou qu'on tire, d'une chaîne qu'on enlève.

La porte arrière s'entrouvre de quelques centimètres.

« Qui êtes-vous ? » demande une voix tremblante. « Qu'est-ce que vous voulez ? »

« Les reliques », dit simplement Marcus. « Et des réponses. »

La porte s'ouvre davantage. Henrik van der Voort se tient dans l'embrasure.

C'est un homme brisé.

La cinquantaine, maigre au point d'être squelettique, cheveux gris en désordre complet. Son visage est creusé de rides profondes, pas celles de l'âge mais celles de l'épuisement et de la terreur. Des cernes noirs sous ses yeux suggèrent des nuits sans sommeil. Ses mains tremblent visiblement. Il porte des vêtements sales, couverts de sciure et de poussière.

Il recule devant eux, levant les mains en supplication.

« Ne me faites pas de mal. S'il vous plaît. Je vous en supplie. »

« Nous ne sommes pas là pour vous faire du mal », dit Marcus en entrant doucement, suivi des autres. « Nous voulons juste récupérer les ossements. »

« Je ne les ai plus. » Henrik se tord les mains. « Ils sont à l'étage. Dans ma chambre. Mais je ne peux pas... je ne peux pas aller les chercher. »

« Pourquoi pas ? »

« Parce qu'ils sont là-haut ! » Sa voix monte dans l'aigu, frôlant l'hystérie. « Les créatures ! Les monstres ! »

Les aventuriers se figent.

« De quoi parlez-vous ? » demande Gilda lentement.

Henrik s'effondre presque, s'appuyant contre un établi. « Il y a quelques jours, un noble est venu. Vasili von Holtz, il a dit s'appeler. Jeune, beau, richement vêtu. Il m'a dit qu'il voulait faire affaire avec moi, qu'il avait besoin de beaucoup de cercueils, que j'allais devenir riche. »

Il rit — un rire amer, brisé.

« J'ai cru à un miracle. Enfin quelqu'un qui voulait m'aider. Mais il a amené... des choses. Des créatures. Elles sont montées à l'étage et ne sont jamais redescendues. Et lui, il est parti en disant qu'elles resteraient là jusqu'au festival. »

« Combien de créatures ? » demande Cassius.

« Je ne sais pas exactement. » Henrik tremble de tout son corps. « Six peut-être. Peut-être plus. Je les entends bouger la nuit. Des grattements. Des murmures. Elles ne sortent pas pendant le jour, mais dès que le soleil se couche... »

Il attrape soudain le bras de Marcus avec une force désespérée.

« Vous devez me sortir d'ici ! Je ne peux plus rester ! Ils vont me tuer ! Ou pire ! »

« Calmez-vous », dit Marcus en dégageant doucement son bras. « Expliquez-nous tout depuis le début. Ce Vasili von Holtz vous a demandé de voler les reliques ? »

« Non ! » Henrik secoue vigoureusement la tête. « Ça, c'était séparé. Avant sa venue. J'ai appris par hasard qu'il y avait des ossements précieux à l'église. J'ai payé ce jeune idiot Milivoj pour les récupérer. Je pensais pouvoir les revendre, gagner un peu d'argent. Mais quand ce noble est arrivé avec ses monstres, j'ai compris que j'avais fait une terrible erreur. »

« Que vous a-t-il dit exactement ? »

« Que les créatures attendraient. » Les yeux d'Henrik sont vitreux, perdus dans le souvenir. « Il a dit : 'Dans deux jours, il y aura une grande fête. Le Festival du Soleil Éclatant. Et ce sera un festin en effet.' Puis il a ri. »

Gilda sent son sang se glacer. « Un festin... »

« Ils vont attaquer pendant le festival », comprend Cassius. « Avec l'église déconsacrée, sans protection... »

« Ce sera un massacre », termine Marcus.

Henrik hoche frénétiquement la tête. « Oui ! Oui ! C'est ce qu'il veut ! Un carnage ! Et moi, je suis piégé ici avec eux ! »

Marcus se dirige déjà vers l'escalier. « Combien d'étages ? »

« Deux au-dessus du rez-de-chaussée. » Henrik le retient par le bras. « Ne montez pas ! Ne les réveillez pas ! S'ils se réveillent pendant la journée... »

Mais Marcus est déjà parti. Il monte silencieusement. Mais sa détermination est totale.

Le premier étage est un long couloir avec plusieurs portes. Il ouvre la première tout doucement.

Une petite cuisine. Table, quelques chaises, une armoire, un évier. Vide.

Il ouvre la porte en grand et continue. La deuxième porte.

La chambre d'Henrik. Un lit de camp défait, draps en désordre. Une table avec une chaise rembourrée. Une bibliothèque avec quelques livres poussiéreux. Une armoire massive.

Marcus continue vers le grenier alors que Korven entre, fouille rapidement mais méthodiquement. Les tiroirs de la table — quelques papiers, des factures, rien d'important. La bibliothèque — des manuels sur l'ébénisterie, des registres de commandes.

L'armoire.Il l'ouvre. Des vêtements pendus, sentant le moisi et la peur. Il les arrache, tape doucement le fond de l'armoire avec son poing. Un son creux.

Un compartiment secret.

Il le force avec ses doigts, l'arrache presque. À l'intérieur, deux sacs.

Le premier est lourd, irrégulier. Il l'ouvre sans délicatesse. Des ossements jaunis, anciens, mais étrangement bien préservés. Chacun dégage une légère chaleur, presque imperceptible. Une aura de sainteté, même après des jours loin de l'église.

Les reliques de Saint-Andral.

Le second sac tinte. Il l'ouvre. Trente pièces d'argent et douze pièces d'étain.

Le prix du sang. Le salaire de la trahison.

Korven prend les ossements, regarde l'argent avec dégoût, et le laisse. Ce n'est pas à lui de prendre ce sang money.

Il sort de la chambre et continue vers le fond du couloir et rejoint les autres.

Une troisième porte, plus petite.

La porte vers le grenier. Marcus, pose une main sur l’épaule de Korven. « Laisse-moi regarder. Toi, tu fais trop de bruit. »

Korven grogne mais accepte, tendant les reliques à Marcus.

Marcus pose la main sur la poignée, respire profondément, l'ouvre d'un centimètre.

Le grenier.

La lumière est faible, filtrant à travers les interstices des tuiles. L'air est vicié, chargé d'une odeur métallique et putride. Des toiles d'araignée pendent du plafond. Des planches de bois sont empilées le long d'un mur. Des caisses marquées « Bon à jeter » sont entassées dans un coin.

Et au centre, alignées côte à côte, six caisses rectangulaires.

Marcus entrouvre la porte de quelques centimètres supplémentaires, plisse les yeux.

Les caisses ne sont pas fermées. Les couvercles sont légèrement entrebâillés.

Et à l'intérieur, il les voit.

Six silhouettes humanoïdes allongées. Immobiles. Dormant.

Mais ce ne sont pas des humains.

Leur peau a la couleur de la cire, grisâtre et translucide. Leurs traits sont déformés — mâchoires proéminentes, pommettes saillantes, nez retroussé. Leurs ongles ont poussé démesurément, devenus des griffes acérées. Leurs lèvres sont retroussées sur des dents pointues, des crocs proéminents.

Des vampiriens.

Des humains en transformation, pas encore des vampires à part entière, mais plus des humains non plus. Coincés entre deux états, serfs immortels de leur maître.

Marcus retient son souffle, n'ose pas bouger. L'un d'eux bouge légèrement dans son sommeil, tournant la tête. Marcus voit clairement son visage — les yeux enfoncés dans leurs orbites, les veines noires visibles sous la peau pâle, la bouche entrouverte révélant une langue grise.

Il referme doucement la porte. Son cœur bat si fort qu'il est sûr qu'ils peuvent l'entendre.

Il descend rapidement mais silencieusement.

En bas, les autres l'attendent avec anxiété.

« Alors ? » chuchote Cassius.

« Six », dit Marcus à voix basse. « Six vampiriens. Dans le grenier. Endormis dans des caisses. »

« On pourrait les brûler », dit immédiatement Korven. « Mettre le feu au grenier maintenant, pendant qu'ils dorment. »

« Et détruire toute la maison », objecte Cassius. « Avec les reliques à l'intérieur que Korven vient juste de récupérer. »

Korven montre le sac qu'il tient. « Je les ai. Mais ça ne change rien au problème des vampiriens. »

Gilda réfléchit intensément. « Les vampiriens... je me souviens de mes études. Ils résistent aux dégâts non magiques. Ils sont sensibles à la lumière du soleil directe, à l'eau courante. Et on peut les détruire définitivement avec un pieu de bois dans le cœur, mais uniquement s'ils sont incapacités dans leur tombe. »

« On n'a pas leurs tombes », dit Marcus. « Ce ne sont que des caisses de transport. »

« Et même avec un vrai soleil, on aurait du mal », continue Gilda. « Mais ici, en Barovie, il n'y a jamais de vrai soleil. Juste cette lumière grise. Je ne sais pas si ça suffirait. »

Cassius secoue la tête. « Après le Moulin à Os, je ne suis pas prêt à affronter six créatures surnaturelles. On a failli tous y rester contre deux guenaudes. »

« Six vampiriens, c'est au-delà de nos capacités », admet Gilda. « Même avec la bénédiction de Moradin, je ne pourrais pas les repousser tous. »

Un long silence. La frustration est palpable.

« Alors qu'est-ce qu'on fait ? » demande Korven. « On les laisse là ? À attendre le festival pour massacrer des innocents ? »

« On prévient les autorités », décide Marcus. « C'est leur ville. Leur responsabilité. La garde, le Baron — quelqu'un doit avoir les ressources pour gérer ça. »

« Tu penses vraiment qu'ils vont agir ? » demande Cassius avec scepticisme.

« Ils n'auront pas le choix. » Marcus se tourne vers Henrik. « Venez avec nous. Nous vous emmenons à l'église. Le père Lucien vous protégera. »

« Il me déteste », murmure Henrik. « J'ai volé les ossements de son église. »

« Vous les ramenez maintenant », dit Gilda. « C'est ce qui compte. »

Henrik hoche misérablement la tête. « D'accord. D'accord. Sortons d'ici. S'il vous plaît. »

Ils quittent la maison en silence, Henrik entre eux, tremblant à chaque ombre. Le jour gris de Barovie commence déjà à décliner — les journées sont courtes dans cette terre maudite, et l'après-midi touche déjà à sa fin.

Dans le grenier, les six créatures continuent à dormir.

Ils traversent les rues de Vallaki dans un silence tendu. Quelques habitants les croisent, les saluent avec ces sourires forcés, mais ne posent aucune question. À Vallaki, on n'interroge pas. On sourit et on passe son chemin.

L'église de Saint-Andral se dresse devant eux, solide et rassurante dans la lumière déclinante.

Le père Lucien sort sur le seuil en les voyant approcher. Quand son regard tombe sur Henrik, son visage se durcit.

« Vous. »

Henrik tombe à genoux sur les pavés humides, les mains jointes. « Pardonnez-moi, père. Je vous en supplie. Pardonnez-moi. »

« Vous avez volé les reliques sacrées de cette église », dit le père Lucien d'une voix froide. « Vous avez profané ce lieu saint. »

« Je sais ! Je sais ! » Les larmes coulent sur les joues d'Henrik. « Mais je les ramène. Regardez. » Il pointe du doigt les ossements que présente Korven. « Je les ramène. Je n'avais pas le choix. Ce noble, ces créatures, j'avais tellement peur... »

Le père Lucien prend les reliques avec une révérence infinie. Ses mains tremblent légèrement en tenant les ossements jaunis. Il ferme les yeux, murmure une prière silencieuse.

Puis il les serre contre sa poitrine.

« Saint-Andral », murmure-t-il. « Vous êtes revenu. »

Il ouvre les yeux, regardant les aventuriers avec une gratitude immense. « Vous les avez récupérées. Vous avez sauvé cette église. »

« Il y a autre chose », dit Marcus. « Quelque chose de grave. »

Ils expliquent tout — les six vampiriens dans le grenier, le plan d'attaque pendant le festival, le noble mystérieux Vasili von Holtz.

Le père Lucien pâlit à mesure qu'il écoute. « Des vampires. À Vallaki. Dans notre ville. »

« Vous devez prévenir immédiatement les autorités », dit Gilda. « La garde, le Baron. Le festival est dans deux jours. »

« Je le ferai. » Le prêtre se tourne vers l'église, puis vers Henrik toujours agenouillé. « Quant à vous... »

« J'ai besoin de refuge », supplie Henrik. « Ils vont me tuer si je retourne là-bas. »

Le père Lucien le regarde longuement. Puis il soupire. « Je vais vous héberger. Mais sachez que le Baron voudra des explications. Vous avez fait entrer ces créatures dans notre ville. »

« Je sais. » Henrik se relève péniblement. « Je ferai tout ce qu'il faudra. Tout. »

Le prêtre se tourne à nouveau vers les aventuriers. « Grâce à vous, dès demain matin, je pourrai effectuer le rituel de reconsécration. L'église redeviendra un sanctuaire. Ireena Kolyana y sera en sécurité. »

« Savez-vous où elle est maintenant ? » demande Gilda.

« Je les ai vus ce matin. Ils exploraient la ville, cherchaient à comprendre Vallaki. Je pense qu'ils sont retournés à l'auberge. »

Les aventuriers échangent un regard.

« Allons-y », dit Marcus.

Ils repartent, laissant le père Lucien tenant précieusement les reliques retrouvées, et Henrik van der Voort assis sur les marches de l'église, la tête dans les mains.

L'Auberge de l'Eau Bleue est maintenant éclairée de l'intérieur, les lanternes repoussant l'obscurité naissante. Le crépuscule — ce qui en tient lieu en Barovie — descend rapidement. Les habitants se hâtent de rentrer chez eux, fermant portes et volets.

Dans leur chambre, Ireena et Ismark les attendent, assis sur leurs lits, épuisés.

« Ah, vous voilà », dit Ismark en se levant. « Nous vous cherchions. »

« Nous aussi », dit Gilda. « Comment s'est passée votre exploration de la ville ? »

« Étrangement. » Ireena frotte ses yeux fatigués. « Cette ville est... surréaliste. Tous ces gens qui sourient constamment, toutes ces décorations, tous ces festivals. Mais sous la surface, on sent la terreur. »

« C'est exactement ça », confirme Cassius. « Une prison dorée. »

« Nous avons trouvé une solution pour toi », dit Marcus à Ireena. « L'église de Saint-Andral va redevenir un lieu sanctifié. Tu pourras t'y réfugier. »

Ireena les regarde avec espoir. « Vraiment ? Mais ce matin, le père Lucien nous a dit que ce n'était plus possible. »

« C'était un problème de reliques volées. » Gilda sourit légèrement. « Nous les avons récupérées. »

Ismark serre vigoureusement la main de Marcus. « Merci. Sincèrement. Vous ne savez pas ce que ça signifie pour nous. »

Il hésite, puis continue : « Demain matin, j'accompagnerai Ireena à l'église. Je donnerai au père Lucien ce qu'il faut pour couvrir les frais d'hébergement et de nourriture. Et puis... »

« Et puis ? » demande Ireena, se raidissant.

« Je retournerai à Barovie. »

« Déjà ? » Sa voix est petite, blessée.

« Notre ville a besoin d'un dirigeant. » Ismark pose une main sur l'épaule de sa sœur. « Père est mort. Quelqu'un doit prendre sa suite. Les gens ont peur, ils sont désorganisés. Si je n'y retourne pas, tout va s'effondrer. »

« Mais... »

« Tu seras en sécurité ici. » Il la serre brièvement dans ses bras. « C'est tout ce qui compte. »

Ireena se dégage doucement, se tourne vers la fenêtre. La nuit est maintenant complète. « Il sait que je suis ici. »

« Qui ? » demande Gilda, bien qu'elle connaisse la réponse.

« Lui. » Ireena ne prononce toujours pas le nom. « Il sait toujours où je suis. Ces vampires dans la ville... ce sont ses serviteurs. »

« Tu seras protégée à l'église », dit Gilda fermement. « Dès demain, le lieu sera consacré. »

« Nous passerons régulièrement », ajoute Marcus. « Pour vérifier que tout va bien. »

Ireena se retourne, leur offrant un sourire fatigué. « Vous êtes gentils. Vraiment. Mais... » Elle regarde par la fenêtre, vers la nuit noire de Vallaki. « En Barovie, personne n'est jamais vraiment en sécurité. On survit juste un peu plus longtemps. »

Le silence qui suit est lourd de vérité.

Finalement, Ismark se lève. « Nous devrions tous nous reposer. Demain sera une longue journée. »

Ils se séparent — Ireena et Ismark retournant dans leur chambre, les quatre aventuriers restant dans la leur.

Pendant un long moment, personne ne parle. Ils se contentent de s'asseoir sur leurs lits, perdus dans leurs pensées.

« Six vampiriens », dit finalement Korven. « On aurait dû les tuer. »

« On se serait fait massacrer », répond Cassius sans émotion. « Après le Moulin à Os, après avoir vu à quel point on était impuissants contre des créatures comme ça... Non. On a fait le bon choix. »

« Mais si la garde ne fait rien ? » insiste Korven. « Si le Baron ne prend pas la menace au sérieux ? Si demain, pendant le festival, ces choses attaquent et tuent des dizaines de personnes ? »

« Alors nous aurons échoué », dit Marcus sombrement. « Et nous devrons vivre avec. »

« On pourrait prévenir les gens », suggère Gilda. « Les avertir de ne pas venir au festival. »

« Le Baron punit ceux qui manquent les festivals », rappelle Cassius. « Pilori ou pendaison. Si on dit aux gens de ne pas venir, on les condamne. »

« Donc on est piégés », résume Korven avec amertume. « On ne peut ni combattre les vampires, ni prévenir les victimes. »

« On a fait ce qu'on pouvait », dit Gilda. « On a récupéré les reliques. On a prévenu les autorités. Maintenant, c'est à eux d'agir. »

Mais le doute plane lourdement dans la pièce.

Ils se couchent, chacun perdu dans ses pensées. Dehors, la nuit de Vallaki s'étend — plus calme que celle de Barovie peut-être, mais pas moins oppressante. Pas moins dangereuse.

Sur le toit de l'auberge, les corbeaux montent la garde. Silencieux. Vigilants. Attendant.

Et quelque part dans l'obscurité, dans un grenier au-dessus d'une boutique de cercueils, six créatures dorment.

Attendant, elles aussi.

Attendant le festival.

Attendant de se nourrir.